Dans la société Congolaise, se déclarer ouvertement « féministe » peut parfois ressembler à un aveu de culpabilité. C’est comme s’exposer à être accusée de détester les hommes, de se croire supérieure aux hommes, d’être arrogante, opposée au mariage ou à tout ordre social établi.
Dans certaines conversations, féministe ou femme forte sont devenus des termes pour désigner les femmes jugées « rebelles et insoumises », pourtant la plupart du temps, ce sont juste des femmes qui connaissent leurs droits et ne correspondent pas du coup aux attentes traditionnellement assignées aux femmes en Afrique. A force d’être utilisé de cette manière, le concept « féminisme » finit par se détacher de son véritable sens et devient une caricature. Il n’est plus une pensée qui interroge les rapports de pouvoir et les inégalités entre les sexes mais une identité dont on se sert désormais pour disqualifier certaines femmes.
Derrière le rejet du féminisme se trouvent des questions bien réelles sur la place des femmes dans la société, leurs droits, leur indépendance, leur capacité à décider pour elles-mêmes. Cette réduction du féminisme à un tempérament ou à une attitude révèle un malentendu plus profond. Demander à être considérée comme l’égale de l’homme ne signifie pas vouloir le dominer. Une réalité très simple est souvent oubliée, l’homme et la femme sont des êtres humains. Ils partagent la même dignité, la même capacité à décider, à créer, à réussir et à échouer. C’est sur cette base que devrait se construire toute réflexion sur la relation homme-femme. Il existe bien sûr des différences biologiques entre les deux sexes. Ces différences expliquent certaines spécificités dans les rôles de la reproduction ou dans certaines capacités physiques.
Mais ces différences ne justifient en rien une hiérarchie sociale. De la même manière que l’homme puisse avoir plus de force physique ne lui donne pas un droit naturel de domination. Tout comme le fait qu’une femme porte la vie ne lui place pas au-dessus ni en dessous de l’homme. La domination d’un sexe sur l’autre n’est autre qu’une construction sociale, culturelle et historique. Elle a été organisée et transmise puis normalisée au fil du temps, mais elle n’est pas une loi immuable. D’un côté des femmes occupent de plus en plus d’espace dans l’éducation, l’entreprenariat, la fonction publique, etc. Mais de l’autre côté, des attentes traditionnelles restent très prononcées. Une femme suffisamment forte pour supporter les difficultés mais pas au point de remettre en question les rapports de pouvoir, indépendante mais pas au point de ne plus avoir besoin de la validation sociale, intelligente mais pas au point de questionner certaines normes sociales.
Africaniser le féminisme ?
L’une des critiques adressées au féminisme est celle de son origine « étrangère ». Pour certains gardiens du patriarcat, le féminisme est une idéologie Européenne qui viendrait remettre en question les traditions, les structures familiales et socio-culturelles. Mais dans l’histoire de l’humanité les sociétés s’influencent mutuellement. Les droits humains, les mouvements d’émancipation, les luttes politiques ont circulé entre les continents et réinterprétés selon les contextes locaux. Penser un féminisme Africain ne signifie pas forcément qu’il faut inventer d’autres définitions. Cela peut simplement signifier qu’il faut partir des problèmes précis que l’on trouve sur le continent notamment lié aux violences conjugales, violences sexuelles, au poids du travail domestique, à la participation aux grandes décisions, aux inégalités dans l’accès à l’éducation, aux droits fonciers, à la représentation politique, à son rôle dans la famille, etc. Africaniser le féminisme ne devrait pas consister à sélectionner les droits des femmes selon les dictats du patriarcat. Il ne s’agit pas ici de prôner l’égalité quand elle ne dérange personne et de la relativiser dès qu’elle bouscule certains privilèges masculins socialement protégés, un peu comme s’il y a un choix entre être africaine et être celle qui revendique ses droits. Chaque société a sa culture, c’est réel mais la culture est immuable, surtout lorsqu’elle devient un argument pour assoir les inégalités.
La culture existe, mais le droit aussi
Lorsque certaines pratiques culturelles entrent en contradiction avec les droits des femmes, la société doit réfléchir à comment les faire évoluer lorsqu’elles produisent l’injustice. Les mariages précoces, le contrôle du corps de la femme, la dot utilisée pour chosifier la femme, le viol conjugal excusé par le devoir matrimonial, la confiscation des biens d’une veuve, la banalisation de l’infidélité des hommes, la valorisation de la soumission de la femme comme vertu conjugale, l’obligation de supporter les violences conjugales pour préserver le foyer, exclure les femmes de l’héritage, les arrangements à l’amiable en cas de violences sexuelles, la pression autour de la maternité, la culpabilisation des victimes des violences sexuelles, etc.
Le problème c’est lorsque la société refuse d’interroger certains faits juste parce que ce sont des pratiques anciennes. C’est ici que le féminisme devient dérangeant car il demande aux sociétés de réfléchir à leurs cultures respectives, trouver des failles et les corriger.
Rédaction


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